Démarche / Artist statement

DU PLI A LA STRATE

Tout en plissant des feuilles de métal, de textile ou de papier, j’observe mon geste…
Quelques réflexions me viennent à l’esprit.

Je constate que par le pli, je déforme le plan et par là même lui donne une forme tri-dimensionelle. Sous mes doigts, les plis se regroupent spontanément, s’accumulent et se courbent. Les changements de direction créent le mouvement qui donne vie à la matière et à la forme.

A la vue de ces replis, je me rapproche des constructions animales, végétales, géologiques. J’ai l’impression que la pression de mon geste ressemble à celle des forces naturelles qui s’exercent dans la formation de l’être humain, des animaux, des végétaux, des roches, des montagnes, des cours d’eau. Je pense au vent qui ridule la surface plane de l’eau, aux rivières qui s’écoulent dans le fond de la vallée, aux enveloppes compressives qui replient la chair des fruits, des pétales de fleurs, des ailes de papillons, de nos organes… Je pense aussi et surtout aux forces telluriques qui façonnent les roches et la Terre.

Formation-déformation, pression-dépression, tout un vocabulaire qui appartient à la vie, au monde métamorphique que génèrent les plis.

Les pigments et l’eau s’y répandent en y laissant des traces, le vent les déploient en les étirant, la lumière frappent leur crête, l’ombre vient se nicher dans leur sillon, la glace et le temps géologique figent leur mouvement.

Du minuscule au monumental, les plis se manifestent partout dans l’univers…Ils habitent mon regard, mes mains les transmettent à la matière que je façonne.

Copyright, Hélène Soubeyran, La Paillette, France. Mars 2012

 

FROM FOLDS TO STRATA

While folding sheets of metal, cloth or paper, I observe my gestures… A few thoughts come to mind.

I notice that by folding, I alter the plane and in that way give the material a three-dimensional shape. In my hands, the folds group together spontaneously, accumulate and bend. The changes in direction create the movement which gives life to the material and the form.

As I contemplate these folds, I am reminded of animal, plant and mineral structures. I have the impression that the pressure of my movements resembles that of natural forces at work in the formation of human beings, animals, plants, rocks, mountains, water courses. I think of the wind which makes ripples on the flat surface of water, of rivers which flow in the depths of valleys, of the way in which flesh, fruit, flower petals, butterfly wings, our organs are tightly wrapped…I think also and most of all of the telluric forces which fashion the rocks and the earth.

Formation-deformation, pressure-release, a whole vocabulary which belongs to life, to the metamorphic world which generates folds.

Pigments and water run along these folds leaving only a few traces behind, the wind irons them out, light strikes their crests, shadows come and nest in their furrows, ice and geological time fix their movement.

From the minuscule to the monumental, they are in evidence everywhere in the universe…they inhabit my mind, my hands transmit them to the material that I shape.

Copyright : Hélène Soubeyran, La Paillette, France . March 2012

Translation : Caroline John, Le Poët-Laval, France

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DU SOUFFLE DE LA TERRE

Du Souffle de la Terre  est le titre que j’ai donné à un élan vital de création qui s’est manifesté en moi de façon impérative, en 1991.

A cette date, mes créations de plis s’étaient déjà transformés en strates enduites de terre, pour créer des formes momifiées, pétrifiées.

Mon travail étant de plus en plus inspiré par la pétrographie, la géologie, je pars pour la forêt pétrifiée en Arizona. Je suis saisie par ce spectacle d’une forêt d’arbres gisant au sol, pétrifiés par la silice, tronçonnés naturellement. Ces tronçons d’écorce de pierre brune enserrent une multitude de couleurs pétrifiées, elles aussi, mais vivaces.

Ce paysage de mort, de métamorphose liée au temps, aux cataclysmes climatiques, aux réactions chimiques des éléments naturels, m’envahit d’une sérénité totale. Grâce à des chaos climatiques successifs, ces arbres, un jour, debouts et vivants, ont échappé à la putréfaction, à la disparition. Ils sont là allongés au sol, présents et figés pour l’éternité.

De retour à mon atelier, ma vie me donne à réfléchir sur la mort, le temps, le passé, le présent, le futur. Une image forte s’impose à moi : je me vois tel un funambule essayant d’avancer droit devant, sur son fil tendu, l’équilibre est si fragile, que mes deux bras s’écartent de mon corps: le bras gauche porte le balluchon du passé: trop lourd. Le bras droit, porte le balluchon du futur: trop léger.

Pour garder l’équilibre dans le présent, me maintenir sur le fil de la vie, une seule possibilité, alors, s’offre à moi: allèger le balluchon du passé.

Quelques écrits me confortent dans mes réflexions: La Terre et les rêveries du repos de Gaston Bachelard, L’écriture des pierres de Roger Caillois, Vide et Plein de François Cheng, les Yogas Sutras de Patanjali… J’y lis qu’il faut savoir rentrer dans l’ombre pour avoir la force de faire notre oeuvre, que  le vide permet au souffle de circuler, que l’attachement lié au passé, alourdit le présent dans une forme de dépendance.

Ces lectures  étayent ma démarche, mais aussi des échanges avec les scientifiques: géologues, pédologues, archéologues, qui m’ouvrent sur les techniques  des prélèvements de sols, indurés et sciés pour une lecture stratigraphique du passé..

Tout ceci m’encourage à créer le vide, les étapes de l’aventure Du Souffle de la Terre  se dessinent: j’enveloppe sous forme de balluchons, toutes mes œuvres réalisées jusqu’à ce jour, les stratifie chronologiquement… Il en résulte un bloc que nous scions en marbrerie.

Les coupes: plaques, piliers, lames minces et fragments  nous révèlent un intérieur merveilleux, un intérieur sculpté et coloré avec plus de prodigalité que les fleurs les plus belles. A peine la gangue enlevée… la géode ouverte… la section bien polie nous révèle figures et entrelacs. On n’en finit plus de rêver. Gaston Bachelard, extraits des rêveries de l’intimité matérielle.

Depuis, j’avance en équilibre et sans nostalgie, en présentant avec plaisir ce travail qui me dépasse.

Copyright : Hélène Soubeyran, La Paillette,  Mars 2012

 

From the Breath of the Earth

Du Souffle de la Terre is the title which I gave to the irresistible creative impulse which expressed itself in me very forcefully in 1991.

At that time, my folded creations had already been transformed into strata coated with earth in order to create mummified and petrified forms.

My work having become more and more inspired by earth sciences, I set off for the Petrified Porest in Arizona. I was amazed by the sight of this flattened forest, petrified by silica, the tree trunks sectioned by natural forces. These trunks had bark of brown stone and enclosed a multitude of colours, they too petrified, but alive.

This deathly landscape of metamorphoses caused by time, by climatic cataclysms, by chemical reactions between natural elements, filled me with a sense of complete calm. In spite  of successive chaotic catastrophic events, these trees, upright and living in their time, have never decomposed or disappeared. They are still there, lying on the ground, present and fixed for eternity.

On my return to the studio, I began to reflect about life and death, time, the past, present and future. A strong image presented itself to me.

I had a vision of myself as a tightrope walker trying to walk straight ahead on my wire, my balance so fragile that my arms stretch out on either side of me: my left arm supports the bundle of the past: too heavy. My right arm supports the bundle of the future: too light. In order to maintain my balance in the present, to stay on the tightrope of life, only one possibility presents itself to me: to lighten the bundle of the past.

A few books comforted me in my reflections: La Terre et les Rêveries du Repos (The Earth and Dreams of Rest) by Gaston Bachelard, L’Ecriture des Pierres (The Writing of Stones)  by Roger Caillois, Vide et Plein (Empty and Full) by François Cheng, Yoga Sutras by Patanjali. I read that one has to know how to go back into the dark in order to have the strength to do one’s work, that emptiness allows breath to circulate, that attachment to the past weighs down the present through a sort of dependence.

These readings supported my process, but the same was true of my exchanges with earth scientists, geologists and archeologists who showed me their soil samples and how they hardened and sawed them up in order to allow a stratigraphic reading of the past.

All of this encouraged me to create the emptiness, and the steps in the adventure of  Du Souffle de la Terre (From the Breath of the Earth) became clear: I would wrap all my works created up to that day in bundles and organise them chronologically in layers. Out of this would emerge a block which would be sawn up in a marble factory.

The cut pieces: slabs, pillars, thin slices and fragments reveal a wondrous interior to us, an interior sculpted and coloured with more extravagance than the most beautiful flowers. Hardly has the geode (been) opened…than the highly polished cross-section reveals shapes and traceries. Our imagination knows no bounds. Gaston Bachelard, extracts from Rêveries de l’Intimité Matérielle (Dreams of Material Intimacy).

Since then I have advanced with a sense of equilibrium and without nostalgia, and get great pleasure from presenting this work, which is greater than me.

 
Copyright : Hélène Soubeyran, La Paillette, France, March 2012
Translation : Caroline John, Le Poët-Laval, France


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